Marty Baron : « Être journaliste, c’est s’intéresser à ce que l’on ne sait pas »


La Croix L’Hebdo : Avant votre naissance, vos parents ont vécu deux années en France. Vous auriez donc pu être français…

M. B. : À trois petits mois près ! Parti d’Allemagne en 1937 pour se rendre dans ce qui fut alors la Palestine, mon père était venu en France pour des raisons professionnelles. Responsable d’une agence de voyages, il avait rencontré à Paris, en allant à l’opéra, un Américain qui travaillait dans le secteur des agrumes. Celui-ci voulait utiliser les compétences linguistiques de mon père, qui parlait allemand, hébreu, français et anglais, pour développer l’activité export de sa société. Mon père, attiré par le rêve américain, avait toujours voulu venir vivre aux États-Unis. Avec ma mère, ils se sont installés en Floride, juste avant ma naissance. Mon grand frère, lui, est né à Paris.

Être enfant d’immigrés a-t-il joué un rôle dans l’éveil de votre curiosité ?

M. B. : Cela a développé en effet mon intérêt pour les affaires publiques et le monde. Mon père était très intéressé par ce qui se passait dans le pays, car il venait d’immigrer. Chez nous, nous lisions le journal local tous les jours et le magazine Time toutes les semaines. Nous regardions aussi les informations télévisées locales et nationales. Mes parents voyageaient beaucoup, et nous les accompagnions. Nous sommes notamment allés en Europe sur un cargo. Ce qui n’est pas très amusant pour des enfants !

Malgré cet attachement à l’information, votre mère vous aurait bien vu avocat…

M. B. : À l’époque, le droit était considéré comme plus prestigieux. Ma mère pensait que je m’orienterais vers une vraie profession après une phase journalistique ! (Sourire.)

Quand avez-vous trouvé votre vocation de journaliste ?

M. B. : C’est difficile à dire. J’espère l’avoir eue toute ma vie. J’ai démarré dans le journal de mon lycée en Floride, avant d’intégrer celui de mon université en Pennsylvanie. Je les ai dirigés tous les deux. Les étés, je travaillais pour mon journal local. Le journalisme est devenu une partie de ma vie. Je suis rapidement devenu rédacteur en chef car j’aimais être responsable d’une publication, même si cela voulait dire ne pas être aimé en interne comme en externe. Dans ce genre de poste, on fait beaucoup de déçus.

D’où viennent votre éthique professionnelle et votre sens du devoir ?

M. B. : Je ne suis plus juif pratiquant, mais j’ai reçu une éducation spirituelle en grandissant. J’ai toujours cru qu’on devait avoir un noyau dur de croyances, une intégrité et un code moral. Je prends cela très au sérieux. Nous devons défendre des convictions, sinon la vie n’a pas de sens.

« Un journaliste a l’obligation de mettre tous ses efforts dans son travail de journaliste et non dans l’expression de ses sentiments personnels »

D’ailleurs, dans mon album-souvenir de fin d’année de lycée, où l’on nous demande traditionnellement de donner une citation, j’ai cité le Midrash (le premier recueil de la loi juive orale également considéré comme une Torah orale, NDLR).

Avec le boom des réseaux sociaux, les journalistes peuvent plus facilement faire connaître leurs opinions personnelles. Peut-on être un journaliste crédible et défendre une cause ? Qu’est-ce qu’un bon journaliste pour vous ?

M. B. : Pour moi, un bon journaliste, c’est quelqu’un de plus intéressé par ce qu’il ne sait pas que par ce qu’il sait ou pense savoir. Car il y a toujours plus de choses que nous ne savons pas. Certes, savoir communiquer est important, mais je recherche surtout des tempéraments rigoureux qui reconnaissent que la vie est remplie de nuances, et qui ont de l’empathie pour les personnes très différentes d’eux-mêmes.

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Concernant les réseaux sociaux, un journaliste a l’obligation de mettre tous ses efforts dans son travail de journaliste et non dans l’expression de ses sentiments personnels. Les dérives sont délétères pour notre profession, elles minent la réputation de nos journaux et sapent la qualité de notre travail.

En 2000, à la tête de la rédaction du Miami Herald, vous avez couvert deux grosses actualités en Floride : l’affaire Elian Gonzalez, qui vous a valu votre premier Pulitzer pour une rédaction, et l’élection présidentielle à rebondissements entre George W. Bush et Al Gore, qui s’est décidée en Floride. Comment cette année vous a-t-elle changé ?

M. B. : L’affaire Elian Gonzalez concernait un enfant qui avait fui Cuba avec sa mère sur une embarcation de fortune. Une très médiatique bataille judiciaire pour éviter son expulsion a occupé l’actualité. Sur ce dossier, nous aurions pu mieux comprendre la façon de voir des Cubains américains, pour qui cet enfant fuyant le régime de Castro devait rester aux États-Unis. Pour eux, c’était comme si quelqu’un catapulté au-dessus du mur de Berlin était renvoyé d’où il venait. Beaucoup de journalistes non hispaniques ne l’ont pas compris. Je pense que nous aurions dû en effet montrer davantage d’empathie.

Quant à la présidentielle de 2000, elle m’a montré que les journalistes ont le devoir d’établir les faits par leurs propres moyens dès qu’ils en ont la possibilité. Même si la Cour suprême avait déclaré dans un jugement que le recomptage des voix devait cesser en Floride, cela ne nous a pas empêchés d’invoquer une loi sur les registres publics pour examiner nous-mêmes les bulletins de vote et faire notre propre recomptage. Les journalistes ne doivent jamais s’arrêter dans la recherche de la vérité.

Ce que vous dites sur Elian Gonzalez touche à la question de la représentation des minorités dans les rédactions. Le débat a resurgi à l’occasion de la mort de George Floyd en 2020. Pensez-vous que nous nous dirigeons vers une situation où les journalistes couvriront des sujets en fonction de leur identité raciale ?

M. B. : Je n’y suis pas favorable. Notre travail est de nous intéresser aussi à la vie de gens qui sont différents de nous. De surcroît, je ne suis pas sûr que les journalistes non blancs aient envie de couvrir leur communauté exclusivement. Des Blancs font de très bons articles sur la communauté noire, et inversement. Même chose pour les gays. Pourquoi entraverait-on ces talents ?

En 2013, au Washington Post, vous choisissez de publier une série d’articles sur un programme de surveillance secret du gouvernement américain, sur la base des révélations du lanceur d’alerte Edward Snowden. Était-ce la décision la plus difficile de votre carrière ?

M. B. : C’était certainement l’une des décisions les plus difficiles, car il ne s’agissait pas de prendre les questions de sécurité nationale à la légère. Nous avons beaucoup réfléchi à la raison pour laquelle il était important de publier ces révélations. Être en possession de documents sensibles ne suffisait pas. Assez rapidement, nous avons tranché qu’il était dans l’intérêt du public de savoir. J’opère à l’instinct, mais je suis aussi très analytique. Je réfléchis à ce que nous faisons, pourquoi, comment.

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Avez-vous déjà renoncé à publier une information qui vous paraissait dans l’intérêt du public ?

M. B. : Rien ne me vient à l’esprit.

Venons-en à l’enquête de 2002 sur les prêtres pédophiles à Boston. Vous êtes alors rédacteur en chef du Boston Globe. Comment est née l’enquête ?

M. B. : Avant de quitter le Miami Herald pour Boston, j’avais fait des recherches pour comprendre la ville où j’allais arriver. J’avais notamment lu un livre sur la communauté catholique locale (Boston est l’un des bastions de l’Église américaine, et la rédaction du Boston Globe était largement composée de catholiques, NDLR). La veille de mon premier jour au journal, j’ai lu une chronique dans le Globe signée Eileen McNamara, dans laquelle elle parlait d’un prêtre accusé d’avoir abusé sexuellement de 80 enfants. Un avocat, Mitchell Garabedian, affirmait que le cardinal de Boston Bernard Law était au courant de ses agissements. À la fin de sa chronique, elle écrivait que la vérité ne serait peut-être jamais connue car les documents étaient confidentiels. Cela m’a intrigué car notre premier devoir en tant que journaliste est justement de faire connaître la vérité. Et plus l’institution est puissante, plus notre obligation est grande !

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Constatant que personne n’avait mentionné cette histoire après le tour de table lors de ma première réunion, j’ai donc posé la question : « Que fait-on là-dessus ? » On m’a répondu que les documents étaient sous scellés. Je ne connaissais pas les lois du Massachusetts, mais en Floride, je savais qu’il était possible de demander à la justice de lever les scellés. Quand j’ai suggéré d’explorer cette possibilité, il y a eu un silence dans la salle. Comme nous n’avions pas fait de vraie enquête sur le sujet, nous avons décidé de mettre l’équipe « Spotlight » dessus.

« Je ne pense pas que ma mission soit de changer le monde. Mon job est de donner au public l’information qu’il mérite de connaître »

Vous veniez de Miami, vous êtes juif. Pensez-vous que cela a joué dans votre regard neuf sur la situation ?

M. B. : Cela a joué. Boston est un endroit de loyautés tribales. Je n’étais pas de là. Je n’avais pas d’amis. Je n’étais influencé par personne. Je ne pense pas que ma religion ait joué un rôle. J’aurais fait la même chose si un scandale similaire avait secoué la communauté juive. Mais ce fut une période de solitude ; je me suis réfugié dans mon for intérieur. À Boston, j’avais l’impression d’être un outsider, alors que j’étais décrit comme un « nouveau venu » dans les autres endroits où j’avais travaillé jusque-là, ce qui n’a pas la même connotation.

Comment jugez-vous les progrès de l’Église catholique dans la lutte contre les abus sexuels ?

M. B. : L’Église catholique a fait des progrès aux États-Unis et en Europe occidentale, mais je m’interroge sur le fait que nous n’entendions pas parler de cas en Afrique ou en Asie. Cela montre qu’il n’y a pas de pression de la part de la presse ou des gouvernements dans ces régions.

Après la sortie de Spotlight, plusieurs journalistes ont dit que le film leur avait redonné foi dans leur métier. Ils étaient donc démotivés ?

M. B. : À cause des pressions financières et des changements de la profession avec Internet, nous nous sentions perdus, trop absorbés par nos propres difficultés. De plus en plus, les responsables « business » au sein même des médias remettaient en question notre métier. J’ai assisté à des réunions où l’on nous disait d’utiliser le mot « contenu » au lieu de « journalisme » ! Je déteste ce mot. « Contenu », c’est du remplissage d’espace. Nous avions perdu notre sens du devoir.

Avez-vous déjà douté du pouvoir du journalisme ?

M. B. : Pendant l’administration Trump, je me suis demandé si notre travail avait un impact sur le public. Souvent, il n’en avait pas. Une grande partie de la population rejette l’idée même de réalité objective et notre rôle d’arbitre des faits.

Encouragés à ne pas avoir confiance dans ce que nous publions, certains sont plus enclins à croire les membres de leur tribu politique. C’est problématique pour le journalisme et la société dans son ensemble. Je me fiche de savoir si un article sera aimé ou non. En revanche, en tant que représentants d’institutions qui recherchent la vérité, nous devons tout faire pour convaincre le public que ce que nous publions est factuel et honnête.

Après l’arrivée au pouvoir de Donald Trump, vous avez déclaré : « Nous ne sommes pas en guerre, nous sommes au travail. » Que vouliez-vous dire ?

M. B. : Lors du premier jour de sa présidence, Donald Trump s’est rendu dans les locaux de la CIA. Au lieu de parler du renseignement, il a déclaré qu’il était en guerre contre les médias. Ma phrase est en réaction à cette déclaration. Nous n’étions pas en guerre contre lui, nous faisions simplement notre travail, qui est de demander des comptes aux puissants. Pour ma part, je ne pense pas que ma mission soit de changer le monde. Mon job est de donner au public l’information qu’il mérite de connaître. Certes, quand on publie quelque chose, nous voulons avoir un impact, mais, comme journaliste, je ne suis pas un militant.

« Avec Internet, ceux qui veulent être confortés dans leurs opinions trouveront toujours un média en ligne prêt à leur dire ce qu’ils veulent entendre »

James Madison, auteur du premier amendement de la Constitution américaine qui garantit la liberté de la presse, a écrit au XVIIIe siècle sur l’importance de pouvoir « examiner les caractères publics et les mesures », à savoir les représentants du gouvernement et leurs politiques. Sans cela, en quoi consiste notre travail ? N’en déplaise à Donald Trump, nous ne sommes pas des sténographes.

D’où vient, selon vous, cette défiance envers les journalistes ?

M. B. : Nous avons une part de responsabilité certes. D’abord, aux États-Unis, la confiance dans toutes les institutions (Églises, présidence, Congrès…), à l’exception de l’armée et jusqu’à récemment de la police, s’érode depuis longtemps. Dans le cas de notre métier, une raison quasi shakespearienne s’ajoute : certains veulent abattre les messagers. Contrairement à l’élu politique qui peut dire aux gens ce qu’ils veulent entendre, le journaliste honnête doit être prêt à leur dire ce qu’ils ne veulent pas entendre. Or, à droite comme à gauche, certains ne veulent plus être informés, mais être confortés dans leurs opinions.

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L’écosystème actuel, avec des chaînes câblées très tournées vers l’opinion et les réseaux sociaux, n’aide pas…

M. B. : Avec Internet, ceux qui veulent être confortés dans leurs opinions trouvent tout ce qu’il faut. Ils auront toujours accès à un média en ligne prêt à leur dire ce qu’ils veulent entendre, pour des motivations politiques. Le manque d’éducation aux médias dans les écoles est vraiment problématique aussi. Internet est relativement récent. Il faudrait plus de programmes éducatifs pour apprendre au grand public à évaluer la fiabilité d’une source d’information. D’autant que la situation va empirer avec la propagation des deepfakes, ces vidéos manipulées à l’aide de l’intelligence artificielle.

Comment s’en sort-on ?

M. B. : Nous devons regarder le long terme. Après le scandale du « Watergate », beaucoup des informations rapportées par le Washington Post ont été rejetées par les supporteurs de Richard Nixon. Le journal était vu comme partisan. Puis, enfin, le travail des journalistes a été reconnu. J’espère qu’il en sera de même pour la présidence de Donald Trump. Mais l’environnement est très difficile. Aujourd’hui, nous vivons dans une époque où l’on balaie d’un revers de main ce que l’on a vu de nos propres yeux. C’est inédit.

Vous vous êtes déclaré « chanceux » que Jeff Bezos, le fondateur d’Amazon, ait racheté le Washington Post en 2013. Il a injecté des millions de dollars dans le journal pour en faire un titre national et développer l’offre en ligne avec des résultats spectaculaires : boom des abonnements, doublement de la taille de la rédaction à plus de 1 000 journalistes. Est-ce un problème pour les médias d’être dépendants de riches hommes d’affaires pour survivre ?

M. B. : Il n’y a pas assez de Jeff Bezos pour que nous puissions nous reposer sur des gens comme lui. Les entreprises de presse doivent être rentables, car faire un journalisme de qualité, bien que nécessaire, n’est pas suffisant.

Nous devons nous assurer de délivrer l’information de manière adaptée à la technologie mobile et aux réseaux sociaux, car c’est comme cela que le public consomme l’information aujourd’hui. L’idée qu’un groupe de journalistes exceptionnels puisse vivre de son travail est une utopie. Nous devons avant tout créer un bon business. Le modèle du média à but non lucratif peut marcher, mais il n’y a pas assez d’argent philanthropique pour en faire le cœur de notre profession.

Prendrez-vous une retraite « à l’américaine », où vous continuerez à travailler même si vous vous dites retraité ?

M. B. : (Rires) Je veux continuer à être une voix pour le journalisme et la liberté d’expression, et notamment aider le public à comprendre comment nous travaillons. Nous ne sommes pas très bons dans ce domaine. De même que le public tient l’existence de la presse comme une évidence, les journalistes prennent le public pour acquis. Cela ne doit pas être le cas, rien n’est acquis.

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Ses dates

1954 Naissance à Tampa (Floride).

1976 Diplômé de business et de journalisme à la Lehigh University (Pennsylvanie).

2000 Devient rédacteur en chef du Miami Herald, le journal de ses débuts professionnels.

2001 Prix Pulitzer pour la couverture du raid des agents fédéraux américains pour récupérer Elian Gonzalez.

2001-2013 Rédacteur en chef du Boston Globe.

2003 Prix Pulitzer pour l’enquête de l’unité « Spotlight » sur les crimes pédophiles commis par des prêtres de Boston.

2013-2021 Rédacteur en chef du Washington Post. Sous sa tutelle, la rédaction remporte dix Pulitzer (écoutes secrètes de la National Security Agency, donations de Donald Trump aux vétérans…).

2015 Sortie du film Spotlight, sur l’enquête du Boston Globe.

2021 Départ à la retraite du Washington Post.

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Son livre

Mountains Beyond Mountains, de Tracy Kidder

« L’histoire de Paul Farmer, le médecin de Harvard et cofondateur de Partners in Health, qui se donne pleinement au développement de traitements contre les maladies qui touchent des régions du monde en mal de ressources médicales. Peu de gens peuvent se targuer du même altruisme, mais il nous inspire pour penser au-delà de nous-mêmes et comprendre les obligations de chacun envers le reste de l’humanité. »

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Son lieu

La région des Berkshires (Massachusetts)

« J’adore les bois, les lacs, l’air frais, les saisons. Quand mes inquiétudes me submergent, cet endroit me donne de la perspective. Le monde est grand et rempli de beauté, et je dois passer plus de temps à l’apprécier. »

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Son objet

Une lettre reçue fin 2002 du père Thomas Doyle

« Il s’était battu pendant des années, en vain, pour que l’Église catholique reconnaisse le problème des abus sexuels par des membres du clergé. Il a exprimé une grande reconnaissance pour notre travail. “Je vous remercie de tout mon être, a-t-il écrit. Je vous assure que ce que vous et le Boston Globe avez fait pour les victimes, l’Église et la société est incommensurable. Les effets considérables et positifs se feront sentir pour des décennies.” À Boston, j’ai gardé cette lettre sur mon bureau. Elle renferme, en quelque sorte, les consignes sur ce que doivent faire les journalistes quand ils sont les témoins d’actes répréhensibles. »

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