Attentats de novembre 2015 : dans les rouages d’une enquête monumentale


La semaine a été éreintante. Certains en célèbrent la fin en buvant un verre dans la douceur de ce vendredi soir d’automne 2015 à Paris. D’autres s’apprêtent à aller se coucher. « Je ne suis pas un couche-tôt d’habitude, mais là je suis tellement fatigué qu’à 21 h 30, je vais dormir », se remémore François Molins.

Un coup de fil rompt la quiétude du domicile du procureur de la République de Paris. C’est Jacques Méric, directeur de la sécurité de proximité de l’agglomération parisienne. Il y a eu un attentat au Stade de France. 21 h 16, une explosion. 21 h 20, une seconde explosion. Un autre appel confirme ces informations. François Molins active son réseau, mais personne n’a d’éléments : « J’étais le seul à avoir des informations côté justice. »

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Comme beaucoup de Français, le haut magistrat allume sa télévision. « J’ai vu, vers 21 h 35, les premiers bandeaux sur les chaînes d’information en continu. » Ils annoncent des fusillades sur des terrasses : 21 h 24, le Carillon et le Petit Cambodge. 21 h 26, la Bonne Bière et le Casa Nostra. 21 h 36, La Belle Équipe. 21 h 41, le Comptoir Voltaire. Une hécatombe. « J’ai compris qu’on y était, que ce que l’on redoutait était en train de se passer », commente le désormais procureur général près la Cour de cassation, avec le ton posé qu’on lui connaît.

Réagir dans l’urgence

François Molins rappelle ses officiers de sécurité et part pour les terrasses. Il y a les morts sur les trottoirs, des blessés évacués. « Dantesque. » Un brigadier de police lui prête un gilet pare-balles. Tout est confus. On apprendsur les ondesqu’une prise d’otages est en cours au Bataclan. Le magistrat s’y rend vers 22 h 45. Des centaines de personnes sortent de la salle à « moitié déshabillées, avec du sang partout, le regard complètement hagard ». « Jamais nous n’aurions imaginé avoir autant de sites d’attentats. » Il faut reconstituer le puzzle, et vite.

Le procureur de Paris, alors compétent en matière de terrorisme (1), ouvre une enquête de flagrance, comprenant très vite que ces attaques simultanées portent le sceau du terrorisme. Trois services de police sont saisis : la sous-direction antiterroriste de la police judiciaire (SDAT),la Direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) et la Section antiterroriste de la brigade criminelle de la préfecture de police de Paris (SAT). Neuf cents hommes mobilisés pour répondre au chaos. « Absolument monumental », décrit François Molins.

Les services se répartissent les scènes de crime. Il faut tout passer au peigne fin : identifier les victimes mais aussi les terroristes, mener les relevés techniques et scientifiques, travailler sur l’entourage des premiers suspects et traquer ceux qui sont encore vivants. Pour empêcher une réplique.

Les investigations dépassent les frontières nationales

Le procureur se rend au parquet vers 4 heures du matin, après avoir suivi l’assaut du Bataclan puis y avoir pénétré. Il y trouve une cellule de crise qui fonctionne déjà à plein régime. Vingt-deux magistrats et quatre greffiers sont à pied d’œuvre au cœur de la nuit. Très vite, les investigations dépassent les frontières nationales. Un véhicule Polo noir loué à Etterbeek, en Belgique, vient d’être trouvé devant le Bataclan. Dans un téléphone portable Samsung blanc recueilli dans une poubelle à proximité, on trouve la trace d’un SMS envoyé à une ligne belge à 21 h 42 : « On est parti, on commence. » Les premières demandes d’entraide pénale internationale sont rédigées pour que la police belge fournisse des informations sur les véhicules utilisées par les terroristes, effectue des perquisitions et mette une ligne sur écoute.

Les recoupements agissent comme un tamis. Sur les images des caméras des abords du Stade de France, l’un des terroristes passe un appel quelques minutes avant de se faire exploser. Le bornage des téléphones autour permet d’identifier son numéro, et de découvrir qu’il joignait lui aussi une ligne belge, localisée au même endroit que la première. On apprend également que les lignes des terroristes du Stade de France et de ceux des terrasses ont échangé le soir du 13. Ces numéros mènent vers des chambres d’hôtel et appartements loués la veille par les membres du commando. La toile d’araignée se dessine peu à peu.

Attentats de novembre 2015 : dans les rouages d’une enquête monumentale

Dès les premiers jours, le parquet a compris l’essentiel : Daech, dont la revendication arrive très vite, a commandité les attentats, menés par des membres venant pour la plupart d’une filière basée à Molenbeek, dans la banlieue bruxelloise, arrivés la veille du 13 à Paris dans ce que l’un des accusés, Mohamed Abrini, nommera le « convoi de la mort ».

Neutraliser l’homme aux baskets orange

Pour les enquêteurs, dès le soir même, le compte n’est pas bon. « Deux membres du commando des terrasses se sont enfuis. On travaille tout de suite avec la RATP pour bloquer les images dans toutes les stations. Abdelhamid Abaaoud, que l’on croyait en Syrie, est vu vers 22 heures. Il porte des baskets orange, un détail présent dans plusieurs des témoignages recueillis aux terrasses », se rappelle François Molins. Le procureur prend soin de ne pas les mentionner lors de sa première conférence de presse, le 14 novembre : « Quand vous recherchez quelqu’un, il est plus confortable qu’il ne sache pas que vous l’avez identifié. » Communiquer, oui, mais pas au péril de l’enquête.

Les recherches sont vaines pendant deux jours. Aussi sophistiqués que soient les moyens d’investigation, c’est parfois un renseignement humain qui vient débloquer une situation. À 17 heures ce lundi 16 novembre, les enquêteurs de la SDAT reçoivent un appel au numéro vert 197. Une femme se disant proche de la cousine d’Abdelhamid Abaaouddit avoir reconnu le fugitif et ses baskets orange, planqué dans des buissons à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis). « C’est trop beau pour être vrai, il y a donc énormément de suspicion », confie François Molins. Cet appel est une goutte d’eau parmi les 17 897 reçus par les policiers, qui ont « donné lieu à la rédaction de 8 000 fiches, lesquelles ont produit trois informations déterminantes », rapportait Philippe Chadrys, alors chef de la SDAT, en mars 2016 devant la commission d’enquête parlementaire sur le 13 Novembre.

Attentats de novembre 2015 : dans les rouages d’une enquête monumentale

L’auteure de l’appel est entendue le soir même. Les policiers craignent un guet-apens. Une surveillance et des écoutes se mettent en place. Les suspects sont repérés. Il faut agir vite, la témoin ayant rapporté un projet d’attentat dans le quartier d’affaires de la Défense. Le Raid donne l’assaut le 18 novembre au matin dans l’appartement de Saint-Denis où se sont réfugiés les deux suspects et la cousine d’Abdelhamid Abaaoud. Sept heures plus tard, après une fusillade nourrie et le déclenchement d’un gilet explosif, les trois occupants de l’appartement sont morts.

Dossier « V13 »

Les investigations se poursuivent. L’enquête de flagrance ne peut durer plus de 16 jours. Le 24 novembre, à la fin de la garde à vue de Jawad Bendaoud, logeur des terroristes, une instruction judiciaire est ouverte. Elle est obligatoire en matière de crime. Le sprint est terminé, un marathon commence.

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Le procureur saisit la section antiterroriste de l’instruction, au tribunal de Paris. Et transmet un dossier déjà extrêmement épais : 47 tomes, chacun correspondant à un gros classeur vert contenant plusieurs centaines de pages. Six juges de la galerie Saint-Éloi sont chargés du dossier « V13 », comme le surnomme le milieu judiciaire. Du jamais-vu.

« Cela permet de croiser les analyses, d’échanger et de trancher à deux ou à trois sur les situations examinées, détaille le coordonnateur du pôle antiterroriste, qui fait partie des six magistrats désignés. Mais aussi de faire les connexions nécessaires entre les procédures, car l’engagement des djihadistes français en zone irako-syrienne pourrait ne faire qu’un seul dossier, tellement les liens entre eux sont significatifs. » Les magistrats se répartissent les tâches par segments : les expertises techniques, les commissions rogatoires internationales…

Une traque internationale

22 mars 2016, Bruxelles est frappée à son tour. 32 morts, 340 blessés. La cellule djihadiste du 13 novembre vient de frapper à nouveau. Dans l’aéroport de Zaventem et le métro bruxellois cette fois. Quatre jours plus tôt, l’homme le plus recherché d’Europe avait été arrêté à quelques kilomètres de là. Salah Abdeslam. Le Français avait été identifié par les enquêteurs dès le 14 novembre, en début d’après-midi. Trop tard, il avait été contrôlé le matin au péage d’Hordain (Nord). La traque de celui qui a déposé le commando du Stade de France en voiture aura duré quatre mois, nécessitant une coopération franco-belge intense.

Dès le lendemain des attentats parisiens, la Belgique ouvre une enquête. Une équipe commune d’enquête (ECE) entre en action le lundi 16 novembre. Concrètement, des enquêteurs français se rendent en Belgique, et inversement. Les deux pays s’échangent toute la procédure. « Une coopération d’excellente qualité », notent les juges français.

La relation n’est pourtant pas toujours au beau fixe : « Des fuites dans la presse vont ternir le climat. Chacun accuse l’autre, on ne sait pas trop d’où sortent les informations, si cela vient de la police ou bien des cabinets politiques », regrette François Molins, qui raconte que les Belges ont parfois fait « de la rétention sur la transmission de certains procès-verbaux ».

Salah Abdeslam entendu pour la première fois

Des fuites ont parfois compromis des opérations. Comme ce 18 mars 2016, quand L’Obs révèle la découverte de l’ADN d’Abdeslam dans un appartement de la banlieue bruxelloise, quelques heures avant l’heure prévue de son interpellation. Avant même la police, un camion de la chaîne flamande VTM est positionné sur les lieux. Les services sont contraints de précipiter l’opération et d’interpeller Salah Abdeslam en plein jour dans cette rue entourée d’écoles.

Le lendemain, l’homme est entendu pour la première fois. Les enquêteurs belges lui présentent plusieurs photographies, dont l’une présentant le Belge Mohamed Abrini. Salah Abdeslam n’a pas encore choisi la stratégie du silence : « J’ignore où il se trouve. Je ne l’ai jamais vu dans mes différentes planques. » Leurs empreintes sont pourtant retrouvées dans l’appartement de Forest et Abrini reconnaîtra avoir côtoyé Abdeslam. Vient ensuite la photo de Khalid El Bakraoui. « Je ne connais pas. Je ne l’ai jamais vu. » Puis d’Ibrahim El Bakraoui : « Je n’ai jamais vu cette personne. » Mensonges, là encore. Trois jours plus tard, les frères El Bakraoui se font exploser dans le métro bruxellois et à l’aéroport, tandis qu’Abrini renonce à y faire exploser sa valise. L’attentat n’a pu être empêché. Il a même été précipité par l’arrestation d’Abdeslam, les frères El Bakraoui sentant la nasse se resserrer.

La coopération ne se limite pas à la Belgique. Fin 2017, l’ECE est étendue aux Pays-Bas, dans le cadre des investigations sur une filière d’armes. D’autres pays comme la Grèce, l’Allemagne, l’Autriche et les États-Unis sont aussi impliqués. « L’ampleur de l’attaque a fait que les États ont donné beaucoup pour nous faciliter les choses », se réjouit le coordonnateur du pôle antiterroriste. Avec des limites : la Turquie a refusé de remettre à la France l’un des accusés, Ahmed Dahmani, le meilleur ami de Salah Abdeslam, qui s’était enfui vers ce pays au lendemain des attentats, avant d’y être incarcéré. Les magistrats ont tout de même pu l’auditionner.

Remonter la chaîne de commandement

Les agences de coopération internationales sont aussi sollicitées. Le 1er décembre 2015, Europol, qui centralise d’immenses bases de données, plus puissantes que celles des États, lance une force opérationnelle dédiée : « Fraternité ».

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La difficulté, pour les juges, est de « se concentrer sur le caractère direct de l’implication de chacun dans les attentats du 13 novembre, et de ne pas faire de cette enquête le dossier du djihadisme francophone », résume le magistrat instructeur. Le tout, dans un délai contraint par la procédure : l’instruction devait être close avant les quatre ans de détention provisoire de Salah Abdeslam, le premier incarcéré, qui prenaient fin en avril 2020.

Pas question, pour autant, de se contenter des opérationnels. « La priorité, pour nous, a consisté à tenter de remonter toutes les imputabilités, jusqu’à ceux qui ont pu ordonner ces attentats », décrypte le juge. L’enquête met au jour une organisation tentaculaire d’une trentaine de personnes, avec des réseaux logistiques de logements et de faux papiers. Le tout, « chiffré à plus de 100 000 € », selon le procureur François Molins. Elle met en évidence ce que l’on ignorait à l’époque : l’existence d’une cellule des opérations extérieures de l’organisation État islamique, qui a planifié les attentats depuis Raqqa (2).

« Travail de fourmi »

Comment identifier des individus implantés en Syrie, qui prennent des précautions dans leurs communications et se cachent sous des « kunyas » (surnoms) ? « C’est un véritable travail de fourmi, avec tout un panel de leviers, décrit le juge antiterroriste. Une audition de témoin corroborée par un renseignement, des vérifications téléphoniques, de la géolocalisation, des captations de messages, des supports papiers… Nous croisons à la fois les moyens humains et les investigations techniques. »

Et les enquêteurs tombent parfois sur des mines d’or. Comme cet ordinateur portable, jeté par les terroristes du 22 mars dans une poubelle de Bruxelles. On y découvre un dossier « 13 Novembre », avec plusieurs sous-dossiers mentionnant de potentielles cibles : « métro » et « schiphol », l’aéroport d’Amsterdam. Dans le fichier « target » (cible), il est fait mention de Civitas, des Jeunesses catholiques ou du quartier de la Défense. Plusieurs fichiers textes ou audios sont aussi trouvés : des testaments et des messages à un certain « Abou Ahmad », identifié comme le chef des opérations extérieures Oussama Atar, désigné par plusieurs des accusés comme le responsable des attentats.

Des zones d’ombre persistent

L’enquête apporte ainsi des réponses aux principales questions. Mais des zones d’ombre persistent : pourquoi Abaaoud a fui sans solution de logement et en laissant sa voiture et ses armes le 13 novembre ? Pourquoi Salah Abdeslam ne s’est-il pas fait exploser ? Quel devait être le rôle de Mohamed Abrini ? D’où provenaient précisément les fusils d’assaut ?

Le 16 mars 2020, la France s’apprête à entrer dans un long confinement mais les juges de Saint-Éloi sont soulagés. Après d’importantes discussions de fond et un long travail de rédaction, ils viennent de boucler l’ordonnance de mise en accusation (OMA), le document de 348 pages qui résume l’instruction et renvoie les accusés devant la cour d’assises.

Le dossier de 47 tomes en fait désormais 542. Cinquante-trois mètres de hauteur, image le garde des sceaux Éric Dupond-Moretti, ce lundi 6 septembre. L’exemplaire papier, qui fait foi lors du procès, a quitté le tribunal en camion, escorté par des policiers à moto, en direction de l’île de la Cité. Ce travail minutieux, vertigineux, méthodique, sera au cœur du procès qui s’ouvre ce mercredi pour neuf mois. La réponse démocratique de la justice à la furie meurtrière.

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Informer les victimes

Le travail des magistrats instructeurs consiste aussi à informer les 1 800 parties civiles, ces victimes voulant obtenir réparation de leur préjudice devant la justice. Elles ont accès, via leur avocat, à l’avancement du dossier d’instruction, couvert par le secret.

Au cours de l’instruction, elles ont reçu régulièrement des CD-Rom, avec une arborescence leur expliquant les pièces qu’ils contenaient, afin de ne pas tomber sur des éléments choquants sans en avoir été informées. Les six juges d’instruction ont aussi convoqué à trois reprises les parties civiles et leurs avocats pour des réunions d’explication. Des moments chargés d’émotion, durant lesquels les juges ont parfois dû faire face à des interrogations qui sortaient de leur périmètre : les autopsies, l’intervention des secours et des unités d’élite le soir des attentats…

Pendant le procès, des membres de l’association Paris Aide aux Victimes seront présents chaque jour au tribunal pour aider les parties civiles à traverser ces neuf mois de procès : répondre à leur question, les aider à se repérer, mais aussi leur apporter un soutien psychologique à l’audience ou dans leur lieu de résidence.

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